Wall drawing

Dessiner sur les murs intérieurs, c'est pour moi, retrouver la grotte.

C'est rendre matériel et sacré le rapport intime à nos cavernes contemporaines.

Tatouer la deuxième peau. Faire le cadeau de l'intemporel et donner à voir la poésie de l'existence. 

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Ursula Caruel se déplace dans le monde comme une grande fille mal élevée. Elle dessine sur les murs notamment, ce qu'on lui pardonne aujourd'hui lorsque cette paroi qui fut blanche, de bois, ou de pierre soudain se transforme en arc d'énergie. Elle trace ainsi dans les maisons de longues ondulations noires, implante de vastes cercles vivants, d'étranges auréoles de plumes et d'éclat. Elle vous écoutera beaucoup, avec délicatesse, laissant les silences de la pièce expliquer ce reste que vous ne traduirez jamais. Je dirais volontiers qu'elle écoute aussi aux portes, mais ce serait bien faiblement décrire ce qui d'abord la traverse et la soulève, attentive, l'oeil soudain fixe, déviée ailleurs, en arrêt devant l'inouï.

 Alors elle s'absente, vous ne l'atteindrez plus, elle se colle à la paroi, elle échappe. Vous observez seulement cette main traçante qui se déplace doucement sur les surfaces, dans le profil égyptien du corps, pendant que la main caressante appuie à peine sur le point d'équilibre. Elle évolue silencieuse dans l'espace même du dessin en train de naître. Au cours de cette genèse tellurique, elle n'a rien à envier aux diamants des lecteurs de vinyles : elle reçoit, éperdument, douloureusement parfois, et la capture précède de peu la gravure musicale, inexorable, continue, développement d'une matrice graphique dont les pulsations retentissent dans la pièce, pour peu que vous soyez attentifs à ce qui relève du cœur. Ce que l'imperceptible perçu dicte à ce corps de danseuse lente, c'est l'impératif de l'empreinte adressés aux vivants.

Devant les pointillés cellulaires, les montagnes de signaux, devant ces paysages abstraits qui sortent animés d'une vie propre du plan, le vertige n'est qu'introduction à une autre forme de pensée et d'existence. L'écriture de cette partition, qui se poursuit sur des surfaces moins interdites et dans des alphabets moins sismiques, doit beaucoup à la porosité volontaire des frontières sensorielles : cet abandon de soi à la perception globale qui demande un courage sans nom.

 Ainsi naissent les mots du vent que je reçois davantage pour ma part – dans les paysages gravés, les improvisations encrées, les sursauts noirs – comme une bouleversante immersion au centre des forces liquides, magmatiques et ondulaires. Ce n'est pas contradictoire, remarquez, mais regardez ces dernières gravures en pointe sèche, qu'elle présente comme paysages de nuit : rien ne me fera dévier de l'idée qu'il s'agit en réalité de paysages sous-marins. Les relevés topographes des wall-paintings me sont reliefs de plaques continentales sur les murs, les formes circulaires irriguées de cônes et de bâtonnets anarchiques deviennent sous mes yeux éponges et anémones, les arbustes de toutes tailles sont les algues flottantes d'un monde de forces, de secousses et d'apaisement.

Puis il y a les grandes algues terrestres, je veux dire les arbres, enfin l'arbre, le grand prolongement totémique d'Ursula Caruel. Le gigantisme de ce végétal structuré paradoxalement comme un bonzaï est l'une des expressions les plus fortes de son œuvre récente : déployé en terrasses, étagements et zones de replis, il diffuse sur deux murs une tranquille présence naturelle, sous laquelle s'allonger sera toujours possible. S'approcher, c'est toucher l'écorce, les torsions, les flux de croissance et de défense, c'est entrer dans l'un des grands corps de l'oeuvre. Son sang même, sa sève, ses érections de vie brute contenues dans une forme stable, d'où s'étirent les épanchements du rêve dans le réel.

Il semble que la main à pointe peigne cette chevelure intermédiaire entre nous et l’électricité du monde visible. Une rythmique fantastique des capillaires se dessine, soit par petites insularités perdues sur le papier (certains tableaux, très dépouillés, étonnent comme un ciel faiblement étoilé), soit au centre même du disque optique, animé de furieux buissons d'obscurité. Ce qui était branche devient vaisseau de sang, ce qui était arbre se trouve furieusement encapsulé dans une lentille.

On s'est peut-être trompé de sujet à vrai dire, parce que tout autour, dans son atelier, si l'on détache un instant l'attention de ce travail hypnotique et des micro-bruits qu'il produit, on réalise qu'on assiste à un acte séparé, parfaitement incompatible avec la vie ordinaire. Je suis chez une dessinatrice, un graveur, une performeuse, peut-être, un peintre bientôt, mais ce que les mondes accrochés autour de moi disent, c'est un mystère actif d'hybridation et de fusion : les lettres et les images aspirent à se confondre, Ursula Caruel écrit. 

Luc Vigier